Ça devait être fin août et l’air avait la pesanteur d’un édredon. Par-dessus les montagnes, de gros nuages s’assemblaient en crépitant, marmonnant comme des vieillards agacés. A l’approche de l’averse, la forêt semblait soudain plus verte, plus dense, presque menaçante. En son sein, tout s’empressait de trouver un abri. Bientôt, l’eau dans le ciel chantera avec l’eau de la rivière, à tambours battants d’orage. Puis la campagne retrouverait son calme habituel, et du sol s’élèveraient des vies nouvelles. Au village, on rentre les bœufs, les oies, les enfants, les chiens. Le linge qui sèche au bord du cours d’eau est jeté à la hâte dans les paniers, et chacun se presse. On se rassemble dans les foyers, en se félicitant d’avoir un toit. Les gens vont au plus proche, et parfois, on en profite pour se faire inviter. Les nuages grondent davantage, en colère contre cette foule qui se dérobe à leur vue.
Et pourtant, il y a des téméraires que le gros temps ne repousse pas. Seule, en culotte courte, Celse s’élance. D’une main, elle maintient son grand chapeau pour qu’il ne s’enfuie pas dans le vent. Quelques enjambées et elle est à la sortie du village maintenant. L’enfant traverse les champs le long des canaux d’irrigation et finit par rejoindre le pont de bois sur la rivière. Sa course s’arrête là. Elle se penche pour regarder par-dessus les planches : Du ruisseau au-dessous émane l’odeur des habitants de la vase qui s’éveillent. En se rapprochant, elle aperçoit un petit monde, plus vivant qu’un champ de foire. Entre les joncs et les lentilles, les araignées d’eau évitent les notonectes. Les tout petits chevesnes fouillent méticuleusement le sol en sautillant, la tête en bas. Les larves de libellules et les nèpes font leur marché. La vie de la terre s’est arrêtée, mais celle de l’eau persiste encore. Des pas rapides tambourinent sur le pont. Vite ! Vite ! Tout le monde remballe. En un nuage d’alluvions soulevés, on disparaît.
« -Ha ! Tu es enfin là ! » s’écrie Celse en se retournant.
Hamid est plié en deux, les mains sur les genoux. Il souffle et reste penché en avant.
« -Ma mère ne me laissait pas partir. J’ai dû lui dire que j’allais chez toi. »
Celse cligne de l’œil.
« -Mon grand-père accepte d’être un alibi !
– Merci, tu le remercieras pour moi hein ?
– Oui, mais ça lui ferait probablement plus plaisir si tu passais pour de vrai et que tu acceptais de goûter sa cuisine. »
Le gamin s’assit sur les planches, laissant pendre ses jambes dans le vide, les orteils au ras de l’eau. L’agitation était revenue. Au bout d’un moment, Hamid fronça le nez, puis se mit à plat ventre sur le bois.
« – J’en vois pas une. Tu crois qu’elles sont là ?
– J’en suis sûre. Regarde. On voit leurs œufs. »
Elle désigna alors de petits ballotins de gélatine blanchâtre. Chacun contenait comme une perle noire, qui avait l’air plus dure. La lumière mourrait en y entrant.
« -Elles sortent vraiment juste avant l’averse. » Expliqua Celse alors que les nuages se pressaient en se bousculant dans la vallée.
« -Regarde ! »
Deux petits yeux apparurent à la surface. En dessous affleuraient deux narines, puis une gorge blanche qui palpitait. La grenouille verte attendait, comme si elle prenait la température de l’air avant de sortir. Les enfants sursautèrent à l’unisson, luttant pour ne pas coller leurs nez au ras de l’onde et faire fuir la première curieuse. « -Là ! Cria Hamid, peinant à contenir son excitation. Et là ! »
De petites paires d’yeux apparaissaient de ci, de là. On regardait un point vide, et là, des globes marqués d’une pupille horizontale surgissaient, toujours plus nombreux.
« -Bon, tu fais ton truc ? »
Elle eut l’air embarrassée.
« -Je ne sais pas…il faut beaucoup de concentration tu sais !
– Je serai calme. Allez ! »
Il s’était mis debout d’un coup.
« – Tu m’as dit que tu avais réussi la dernière fois !
– Bon…bon, d’accord mais tu ne te moques pas si c’est raté hein !
-Jamais ! Juré, craché.
– Ouais, ben crache pas dans l’eau, tu vas les faire fuir. »
Elle commença par frotter le bout de ses doigts en se rapprochant du bord. Hamid aurait juré que la pulpe de ses phalanges devenait rouge, et un peu transparente, comme si elles se trouvaient devant une lampe.
Au fur et à mesure qu’elle frottait, de petites étincelles sautillaient autour de ses mains. Lorsqu’il y en eut suffisamment, elle plaça avec précaution ses mains sur les planches du petit pont. Une série de filaments rosâtres s’échappèrent entre les nervures du bois, contournant les nœuds. Hamid constata que le complexe réseau magenta l’évitait soigneusement. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait de la magie. En revanche, c’était la première fois qu’il voyait quelqu’un de son âge la pratiquer. Celse se concentrait. Sa respiration avait changé et s’était faite plus profonde. Elle fronçait les sourcils en sortant le bout de sa langue, comme pendant un exercice d’écriture. Quelque chose se produisit. Une première grenouille sauta sur les planches, pencha la tête en dévisageant Hamid, incrédule. Son poitrail blanc battait au rythme de son cœur de grenouille. Hamid cligna des yeux. La grenouille cligna des yeux, et inclina la tête de l’autre côté. Le petit garçon réprima une exclamation de joie. A côté de lui, la petite sorcière était toute à son ouvrage. Elle n’avait même pas remarqué le batracien. Il y eut un clapotis. Le bruit d’un saut hors de la vase, et une autre grenouille se retrouva avec eux, suivie d’une plus petite. En quelques instants, une dizaine d’animaux étaient apparus. Hamid tomba en arrière, dans une exclamation qui rompit le silence.
Celse se risqua à ouvrir un œil. Précautionneusement, pour ne pas rompre le sort. Elle croisa alors les regards interloqués des arrivantes, et ne put s’empêcher de sourire. L’une d’elles sautilla jusqu’à Hamid, dépliant à peine ses longues jambes rayées. Puis, d’un bond sec, elle sauta sur son genou. Le gamin esquissa un sursaut, quand une autre l’imita. Elles se rapprochaient aussi de Celse, prudentes, délicates, pas tout à fait sûres du comportement à adopter devant celle-qui-ne-nage-pas-mais-les-appelle. L’une d’elles, plus téméraire, sauta sur le chapeau à large bord de la fillette. Celse sentit un petit poids mouillé sur sa tête, et instinctivement porta les mains en direction de son couvre-chef.
Elle échangea un regard avec son ami, tout content avec ses grenouilles sur les genoux.
« -Il y en a une là ?
– Oui. »
Celse s’aperçut alors qu’elle avait retiré ses mains des planches.
« -Mince ! »
Elle frotta de nouveau ses doigts, et comme ils devenaient translucides, elle vit que le courant rose était toujours là. La pulsation d’énergie se faisait moins forte. Elle soupira, et s’assit en tailleur, les épaules en arrière.
« -Ça va ?
– Oui, je reviens un peu à moi.
-Tu as réussi ! Tu crois que ça va s’arrêter ? »
Elle regarda le ponton. Peu à peu, la lumière rose s’éloignait, disparaissant au bord des planches.
« – Ouais, mais on en a encore pour un petit moment. »
Mêlés aux coassements des grenouilles, des rires d’enfants s’élevèrent dans les airs.
